Corps qui hantent d'autres corps

 

Résidence d'artiste de septembre 2018 à janvier 2019 - Artist in residence from September 2018 to January 2019

Michele Larose - Osler Library artist-in-residence programme

 

Exposition du 7 février au 15 avril 2019 - Exhibition from February 7 to April 15

Rare Books and Special Collections, Salle de lecture du 4e étage, Pavillon de la Bibliothèque McLennan, Université McGil

 

 

J’adore les résidences d’artiste! C’est une façon de me créer une bulle, un espace temps dédié à un seul projet. Une résidence d’artiste dans un lieu non-dédié à l’art contemporain, c’est un contexte de travail qui me force à m’adapter à des contraintes logistiques, éthiques et relationnelles qui forment et transforment le projet. Et c’est tant mieux!

Le contexte, les gens qui y gravitent, les collections et objets qu’il abrite, deviennent des matériaux qui me forcent à remettre en question mes propres façons de faire tout en explorant différentes stratégies de travail, dispositifs visuels et formes plastiques.

Dans ces lieux, j’accepte d’y occuper la fonction de non-spécialiste.

Depuis le mois de septembre, j’ai le plaisir d’être artiste en résidence ici, à la Bibliothèque d’histoire médicale Osler où j’explore différents ouvrages médicaux d’Europe et d’Asie datant du 15e au 19e siècles (quelque part entre tout inventer et tout montrer) en m’intéressant tout particulièrement aux représentations du corps de la femme. Et il y en a peu. Le corps générique est masculin. Les quelques corps de femmes, examinés et disséqués, sont ceux de brigandes et de criminelles ou alors, plus tard et plus près de nous, des corps non réclamés par les proches. Quelle vie ont eu ces femmes? Elles occupent entièrement mon esprit.

 



Le verbe hanter revient dans mon carnet de notes depuis le tout début de la résidence. Résider et hanter deviennent synonymes. Hanter, ici, est réflexif car moi aussi, je suis hantée…par des images, des conversations, des objets, des choses lues et vues.

Que faire avec ce que je trouve ? Comment transformer ces images historiques en œuvres contemporaines ? Quelles formes plastiques donner à cette recherche ?

Mon principal outil d’artiste, c’est le dessin, un besoin de faire passer ce que je vois à travers mon corps pour le comprendre et me l’approprier. Je dessine pour voir et c’est en dessinant que je comprends réellement ce que j’ai sous les yeux, que ça apparaît. En cours de processus, je découvre des détails auparavant invisibles, une structure prend forme, la façon dont les images ont été construites se révèle lentement, des liens entre différents corpus d’images se tissent. Par le dessin, je cherche cette qualité du temps et du regard. Par le collage, je provoque la rencontre, je lie des temporalités, des lieux et des façons de faire à la fois similaires et disparates.

J’essaie de penser ce que je vois ensemble.

 

 


Le projet de résidence s’est déroulé en deux temps ou en deux mouvements :

-tout d’abord avec le travail de recherche ici avec mon carnet de notes et un crayon mine, parfois un ordinateur, mon téléphone pour prendre des photos et de vidéos de référence.

-Ensuite à mon atelier où j’ai travaillé à reproduire et à transformer les images, à réfléchir à différentes façons de répondre à ce que j’ai vu à la Bibliothèque. Avant la semaine dernière, les documents anciens et les dessins ne s’étaient jamais rencontrés…




Dans les vitrines de la salle de lecture cohabitent toutes sortes de choses – très anciennes et très contemporaines. Chaque vitrine est une composition, un microcosme, un incubateur, un vivarium. Les objets que j’y ai installés se font des clins d’œil dans un jeu d’indices qui embrasse tout l’espace. L’accès aux vitrines de la salle de lecture me permet de risquer la juxtaposition des livres anciens avec mes dessins. Ça, pour moi, c’est tout à fait extraordinaire!

 


Il y a aussi un écran tactile à l’entrée qui rassemble 4 vidéos et une page qui donne accès à mon blogue.

Deux des vidéos sont des lectures performatives de livres qui échappent à la définition habituelle du livre : un rouleau peint, la dissection complète du corps d’une femme sur 9 mètres de long et un livre à système (pop-up) permettant de disséquer des corps de papier. Deux autres vidéos proposent une visite de la Bibliothèque Olser après l’incendie qui a déplacé sa collection ici, à la salle de lecture de la Bibliothèque McLennan. 

Les vidéos peuvent être visionnées ici 

 

 



Sur une des tables de la salle principale, il y a un livre d’artiste, Gravidités.

Pendant la recherche, je suis tombée de plein pied dans différentes illustrations liées à la grossesse et à l’obstétrique. Des images qui m’enchantent et m’effraient !

Au fil des semaines, je les ai reproduites et transformées. J’ai tenté de les faire habiter côte à côte  hors de leur contexte initial. En cours de processus, Gravidités m’est apparu comme étant un bien étrange livre…et j’ai demandé de l’aide.

 

Le livre est accompagné de quatre bandes sonores, des accompagnements à la lecture. Ces commentaires sur le livre et son contenu sont pour moi une série de performances audio. Pour chaque enregistrement, deux femmes ont été invitées à regarder, décrire et discuter de ce qu’elles voyaient et sentaient au contact des images. La captation a été réalisée sur le vif sans préparation ni répétition, en acceptant les silences, les fous-rires, les inconforts, l’étonnement… Il n’y a eu qu’une seule prise pour l’enregistrement et il n’y eu aucun montage par la suite. 

 

La durée des bandes audio varie entre 30 et 80min. Merci de tout cœur à mes collaboratrices : Anne Bérubé, Shana Cooperstein, Frances Cullen, le collectif spontané M et M, Nicole Panneton, Marion Paquette et Mariane Stratis. Merci d’avoir accepté mon invitation pour le moins étrange. Le résultat m’enchante !

 

(Extrait du texte lu lors du vernissage de l'exposition le 7 février 2019)