Return to Le travail en train de se faire



 

Les entretiens ont débuté le 5 février. Depuis le début de la résidence, je prépare toutes sortes d’objets et de matières à l’atelier en espérant que les mesures de distanciation sociale soient allégées et que l’on puisse se réunir en vrai. Je souhaitais accueillir les participantes dans une pièce où j’aurais dresser une belle table peuplée d’objets qui racontent : nappe-courtepointe de papier journal teinte et cousue ; utérus-pochettes de papier journal ; molaires surdimensionnées en argile recouvertes de vernis iridescent ; ailes d’insectes légères et fragiles ; confettis brillants ; languettes de papier arborant les mots-clés qui invitent à se délier la langue.

 

Les entretiens ont donc lieu sur Zoom, de façon imparfaite, mais nécessaire. Pour chaque entretien, une mini-installation sur table est partagée par mon téléphone branché à l’ordinateur. Je dessine et capte les récits pendant qu’elles me racontent leurs corps de femme. Et elles en ont toutes plusieurs : celui d’avant ; celui qui s’est métamorphosé au fil de traitements, de la grossesse et tous les corps de l’après : celui qui souffre et prend du temps à se réparer ; celui qui souffre et ne se réparera jamais tout à fait ; celui qui apprend à faire avec.

 

Mes notes ressemblent à des planches de bandes dessinées sans cases et sans organisation apparente, comme des fanzines un peu trash. Je les adore. Les mots et dessins prennent place sur les deux côtés de la page hors de toute chronologie. Je capte de façon brute, rapidement, car les mots et les images s’envolent vite. Une fois couchées sur papier, leurs histoires me collent à la peau. Elles m’habitent longtemps, de la maison jusqu’à l’atelier où leurs récits m’inspirent d’autres dessins : des images ambivalentes, entre séduction et répulsion, entre douleur et plaisir, entre violence et respect. Je m’étonne de chaque dessin et continue d’avancer, à tâtons. Je vis avec un sentiment de responsabilité face à toutes ces expériences qui m’ont été confiées. Je ressens aussi une certaine pudeur à les partager trop rapidement, car je veux le faire dans un espace physique avec des gens, plein de gens. J’imagine pour elles un imposant et tonitruant feu d’artifice.