Observations anatomiques de Pierre Barrere, 1753

 

Un livre intrigant. Les planches au début du livre ne sont pas expliquées. Ces images sont censées parler d'elles-mêmes.

Et puis, il y a le ton de l'introduction, le choix des mots, une poésie toute médicale.

 


                                                                                                                            Estomac nuageux d'après Barrere


"...Enfans Acephales...

mains monstrueusement boursouflées de vent...

luettes fourchues...

cornichons au front...

dents incisives, découpées en trèfle..."

 


Au début Octobre, M m’a apporté des instruments d’obstétrique. Une des libraires, en passant, décontenancée les a traités de TRÈS MATÉRIELS. Presque des outils de torture : pinces et cuillères surdimensionnées, ciseaux aux pointes triangulaires…Comment aborder ça ?

Les sortir de leur pochette, vieille et fort usée, les déposer sur la table et regarder le jeu des ombres les transformer sans les adoucir. Finalement, ne conserver que ça, le jeu des ombres sur la table, le tracé de la forme des instruments. De retour à l’atelier, les superposer à autre chose, une forme assemblée de plusieurs feuilles de papier, une roche-utérus. Un mystère à sonder?

 




 



Détail d'un dessin fait à partir d'une illustration, Osteography of the Anatomy of the Bones, Cheselden, 1733

 

Retour à l’atelier. Déposer le cahier de notes et de croquis sur la table là-bas. L’ouvrir et regarder son contenu avec un regard renouvelé. Sortir papier, encres et aquarelles. Les ciseaux et les lames affutées aussi.

 

Contre toute attente, les dessins apparaissent en noir et blanc. Le papier est plié, replié, imprimé, calqué. Le collage vient occulter, suggérer et souligner certains éléments. À l’extrême propreté du la bibliothèque et aux soins maniaques prodigués aux manuscrit, j’oppose des taches et éclaboussures, des transferts de marques, des découpes et collages intempestifs. Je travaille autant sur le recto que le verso des papiers. Ces derniers sont fins, presque translucides, fragiles.

Ça brasse fort ici aujourd’hui.


Corps qui hante d'autres corps

Au-dessus

flotter

Suspension

Pluie fine, nuage insistant et brume tenace

 

Pli et repli

du temps qui passe

Lier entre elles des choses étranges et étrangères

Corps qui hantent un autre corps

 

Comment regarder le Catoptrum Microcosmicum de Remmelin de 1619 en 2018?



Croquis d'après De dissectione partium corporis (Charles Etienne), 1545

 

Passé la journée de vendredi à dessiner des systèmes nerveux en m’intéressant tout particulièrement aux jambes et à la région du bassin. Une illustration du Theatrum Anatomicum de Mangeti (1717) m’a particulièrement marquée, une image montrant l’os du bassin jusqu’aux pieds : le bassin est hyper schématisé, simplifié à l’extrême,  les jambes montrent les muscles sous tension puis, sous les genoux, la peau est repliée comme une chaussette et les jambes se terminent par des pieds soigneusement dessinés.Sur mon dessin, j’ai accentué le contraire…exagéré le bassin et les hanches par rapport aux pieds.

Étrange illustration qui, par son rendu, tranche avec les précédentes et les suivantes. En feuilletant les atlas, je me questionne sur le nombre d’artistes rassemblés par des projets de cette ampleur.

 

Croquis d'après le Theatrum Anatomicum (Mangeti), 1717

Vendredi soir, clac ! Faux mouvement et nerf coincé, le courant électrique part de la fesse et vibre jusqu’au talon. Mes dessins du jour semblent prémonitoires. S me traite de sorcière. G me suggère d’aller voir son ostéopathe qui, en une heure le lundi matin, me rééquilibre et me remet sur pied. Vraiment heureuse de cette visite, de rencontrer une personne qui ‘regarde’ le corps humain et tente de comprendre les aller retour entre charpente-fonctions internes et enveloppe externe, entre ce que l’on sent et ce que l’on voit.

 

« L'ostéopathe, horloger du corps, utilise ses mains de différentes façons pour établir un diagnostic ostéopathique et dispenser le traitement. Par différents tests de mobilité, tant au niveau articulaire (vertébral ou périphérique) qu'au niveau viscéral ou crânien, il évalue l'état des différents systèmes du corps humain. Il emploie, dans ce but, différents types de palpation qui lui permettront d'évaluer la forme, le volume, la consistance ou la tension et la position des structures évaluées. »

 

Modifiée légèrement, cette définition pourrait m’être destinée et référer au travail du dessin, particulièrement en lien avec le travail de résidence à Osler. Le dessin comme palpation pour évaluer la forme, le volume, la consistance, la tension et la position (composition) des structures !

 

Sinon, l’utilisation de l’aquarelle me manque. Hâte d’aller à l’atelier pour travailler à partir des croquis. Envie d’être à deux endroits en même temps.

 



Theatrum Anatomicum (Mangeti), 1717

 

Lundi 17, mercredi 19 et vendredi 21 septembre

Je n’ai pas accès à un atelier sur place et cela était clair dès mon application pour la résidence. Je m’installe donc à une table immense avec un cahier de croquis neuf dédié au projet, un crayon mine (seul outil permis), une efface, un aiguisoir et ma petite loupe de lithographie. Les documents arrivent sur chariot, plusieurs chariots. Certains documents, les folios éléphants, remplissent complètement la table. Tous fragiles, ils doivent être couchés sur des coussins : un pour la tranche puis un de chaque côté pour empêcher le livre de s’ouvrir à plat. Je me retrouve encore à dessiner en public, loin de l’intimité de l’atelier.

 

Comment débuter ? La semaine dernière, j’ai demandé à Margaret, la chercheuse m’ayant précédé à Osler et partageant des intérêts de recherche similaires, de me laisser regarder son matériel. Elle a tout de suite accepté, chose rare, à ce qu’il paraît, dans le monde académique ! Je débute donc par un exercice de passation et intègre, à mon projet, l’étude de dizaines de manuscrits compulsés par elle, organisés sur plusieurs chariots et presque autant de tables. Une mini-bibliothèque à l’intérieur de la grande.

 



D'un feu à l'autre, Vardo, Norvège, avril 2018.

 

Résidence à la Bibliothèque d’histoire médicale Osler de l’Université McGill

À la mi-septembre, je débute quatre mois de recherche avec un accès privilégié à des atlas d’anatomie médicale et l’expertise des chercheurs visitant la bibliothèque ou y travaillant. Je m’intéresse principalement aux représentations du corps de la femme dans les manuels d’anatomie. Je terminerai aussi un projet de livre débuté en 2015, basé sur l’ouvrage De Fabrica de Vésale. Une exposition à McGill clora la résidence en janvier 2019.

https://www.mcgill.ca/library/branches/osler/awards/artist-residence

 

La bibliothèque Osler a été relocalisée au Pavillon McLennan suite à des dégâts causés par un incendie à la fin de l’été. Le feu des sorcières de Vardø me poursuit jusqu’ici ! Je me retrouve ainsi dans la Bibliothèque des Livres rares. La tentation est grande d’élargir ma recherche pour y inclure des traités de botanique et d’entomologie.

https://www.mcgill.ca/library/branches/rarebooks

 




Retrouver Florence 29 ans plus tard dans un autre corps.

Visiter les mêmes lieux et d’autres encore.

Choses vues et re-vues. Autres choses découvertes pour la première fois.

Choses étonnantes...pas nécessairement celles que j’imaginais.