C’est enfin le grand jour ! Vernissage ce soir, partage du projet avec collègues et amis. Une tempête de papillons et d’insectes butineurs dans le ventre.




Après tous ces allers-retours entre la bibliothèque et l’atelier, c’est enfin le premier contact entre les livres anciens et les objets d’un autre temps ET mes aquarelles-dessins-collages ! Le montage avance bien et, à mon grand étonnement, tout est relativement simple : déposer à plat livres et dessins, photos et faux cartons explicatifs, bien mélanger le tout avec les cartes d’identification des ‘vrais’ documents. Même l’immense livre de Hunter est ouvert dans une des vitrines… Mieux vaut conserver les trous noirs sous verre !




…se donner la main pour comparer les observations de tous les climats et profiter dans un lieu de ce qui a été remarqué dans un autre…

 

Observations anatomiques de Pierre Barrere, 1753

 




...au contact des documents compulsés, mon idée de départ pour la résidence s’est transformée et je suis tombée de plein pied dans différentes illustrations liées à l’obstétrique, images qui à la fois m’enchantent et m’effraient. Depuis plusieurs semaines, j’essaie de les reproduire, de les transformer, de les faire passer à travers mon corps, de les faire habiter côte à côte. Gravidités, un bien étrange livre d’artiste a été concocté. Cet objet me laisse sans voix.

 

En parallèle à l’exposition dans les vitrines de la bibliothèque, je vais l'offrir à être consulté sur place. Une série de bandes audio accompagnera la lecture du livre. Pour chaque enregistrement, deux femmes ont été invitées à regarder, à décrire et à discuter de ce qu’elles voyaient et sentaient au contact des images. Chaque captation a été réalisée sur le vif sans préparation ni répétition, en acceptant les silences, les fous-rires, les inconforts, l’étonnement… Il n’y a qu’une seule prise et il n’y a eu aucun montage par la suite. J’ai tout conservé précieusement.

 

Mon but en offrant ces accompagnements audio est de complexifier davantage les images, en proposant une multiplicité de lectures, d’impressions et de commentaires. Je cherche ainsi à capter et à offrir des expériences qui font passer cette collection d’images par différents corps afin de proposer une lecture ouverte et vivante de ce qui est là. J’ai concocté des duos pour faciliter l’émergence de la parole, pour la désinhiber et pour créer des rencontres fécondes…

 




Hier, un début de montage timide dans la salle de lecture de la section des Livres rares. Déverrouiller les vitrines, tasser la poussière sur la gauche, enlever plusieurs couches de cartons noirs et rouges. En dessous, je découvre, ravie, des tapis de jute brute, presque de la paille. Des surfaces beiges et bleues pâles pour accueillir livres anciens et dessins contemporains. C’est tout à fait parfait !

 




Par le dessin, je cherche cette qualité du temps et du regard qui permet l’apparition de formes nouvelles au contact des anciennes.

 

Je provoque des rencontres en reliant des temporalités, des lieux et des façons de faire à la fois similaires et disparates. J’essaie de penser ce que je vois ensemble. Et penser ensemble, c’est aussi choisir de complexifier plutôt que de simplifier. J’adore et je recherche ces zones grises, entre chien et loup, pénombres et crépuscules, où les choses sont ambigües et difficiles à embrasser du regard.

 

Mon désordre, mon terrible désordre provoque des collages, des relations incongrues entre des éléments qui partagent la même surface de travail, un même lieu. Le désordre est aussi pour moi une façon de penser les choses ensemble.

 




Comment une ‘chose’ devient-elle une œuvre ?  Est-ce que cette ‘chose’ peut exister dans un état hybride entre l’esquisse, l’idée-projetée-jetée-de-l’avant et l’œuvre en soi ?

Est-ce qu’une œuvre terminée-terminale marque nécessairement la fin d’un projet ?

Difficile de savoir ce que sont réellement tous ces dessins qui poussent à l’atelier. Je les regarde avec surprise et parfois avec incompréhension, presque avec effroi… Est-ce que tout ça pourra cohabiter avec les livres anciens et les manuscrits précieux ? J’en rêve la nuit mais, dès les premières lueurs du matin, impossible de me rappeler précisément comment j’ai résolu l’installation de l’exposition dans les vitrines de la bibliothèque…

 




La Bibliothèque Osler est en chantier depuis l’incendie de l’été. Comment abriter des collections ? Comment les protéger ? Que faire lorsque ça brûle tout autour? Le feu me poursuit et même aujourd’hui, après plusieurs mois, le lieu sent la fumée. Mirage de l’esprit et des sens qui vient coller un souvenir ancien sur le lieu où je suis. Parce que coller, c’est aussi plier le temps.

 

Dans la Bibliothèque Osler. Les livres n’y sont plus, le marbre des murs a été recouvert de contre-plaqué pour le protéger. Je porte des bottes de chantier et un casque de construction. Planchers et tapis sont recouverts de carton et de tape coloré. Murs en squelettes. Bâches blanches qui flottent ça et là, qui délimitent des zones, fragmentent les espaces d’avant. Parois molles qui respirent, grognent et grincent. Forêt d’acier qui cadre les trop vides bibliothèques de bois sombre. Lumière diffuse et neige duveteuse dehors. Paysages fantomatiques à l’intérieur. Fils et câbles des plafonds à nus et à vifs. Les nerfs du lieu sont à fleur de peau. Innervations, encore.

 

Les cendres de William Osler dans la bibliothèque vide. M me donne un livre sur la laparoscopie. À la toute fin du livre, une pochette de plastique contient une série de diapositives montrant des cavités et cavernes, des gorges profondes en feu et à vif. Comme des grands cris qui résonnent. Et c’est peut-être ceux d’Osler qui réclament le retour de ses livres.