Hier, visite à l’Aquarium, musée de sciences naturelles avec A et S. Encore pris une centaine de photos floues de créatures aquatiques nageant dans leurs pots accompagnés de cartels dessinés et peints. Ces petites étiquettes sont extraordinaires ! Elles montrent des détails impossible à voir vu la taille des spécimens…c’est à se demander si une personne distraite ne s’est pas trompée…

 

Une matinée calme à l’atelier. Je butine. Je saute d’une idée à l’autre, d’un objet à l’autre, sans but précis. Réfléchir aux ailes pour mes grenouilles. Leur offrir la possibilité de sauter et de voler dans un même geste. Remplacer les maquettes des ailes en papier craft par des voiles de papier fin, dessinés et peints. Tout est lent ici parce que fragmenté mais c’est dans le mélange que je trouve ce que je cherche.






Premier jour dans l'atelier : deux tables, beaucoup beaucoup d'espace...

 

 

Voilà déjà deux semaines que je suis ici avec S et A en résidence aux RAVI à Liège.

Nous nous installons pour une résidence de trois mois dans un appartement confortable et un atelier immense…Comment cet espace surdimensionné va t-il influencé le travail à faire ?

 

L’idée de départ est de développer un corpus de travail lié aux résidences de recherche de Brucebo et d’Osler. Il y a aussi ce besoin de travailler le papier de façon sculpturale, de développer des formes alliant sculpture et livre d’artiste, de déployer des formes dans l’espace…de me libérer des murs…mais il y a cette petite voix qui me rappelle que tout doit rentrer à Montréal dans une grande valise.

 

Les premiers gestes ici sont étranges : dessins et aquarelles, bien sûr mais aussi des tests d’origami avec A qui me font explorer des grenouilles de papier de différents formats pour meubler l’espace, le paysage de l’atelier. J’explore toutes sortes d’idées folles qui semblent, par le seul fait qu’elles partagent le même espace, créer des liens entre elles. La magie opère bien ici !

 

 

Je lis beaucoup : romans et livres d’art sur la poésie, le jardin, le collage :

Un petit monde, un monde parfait de Marco Martella ; Papier-collants de Caroline Lamarche et Nathalie Amand ; La porte de Magda Szabo…

 

À Bruxelles durant la fin de semaine, j’ai découvert le travail d’une artiste sud-africaine qui m’a renversée : Minnette Vari http://minnettevari.co.za/

Sa vidéo Alien vue à Bruxelles au musée BOZAR est tout à fait étrange. Une des œuvres qui m’a le plus touchée dans l’exposition Incarnations – African art as philosophy

https://www.bozar.be/fr/activities/154489-incarnations

 

 


J’aime passer du temps dans les environnements que je crée

J’y attends la visite qui parfois ne vient pas

Je dois alors m’inventer une fonction, une action, quelque chose à faire dans l’espace en lien avec ce qui est là.

Du performatif ?

Parfois, simplement être présente, c’est déjà beaucoup.

 


J’aime entendre parler les gens de ce qu’ils et elles voient en regardant mes choses. J’apprends à comprendre d’où ils et elles regardent, à travers quels filtres ils et elles abordent la vie tout autour. Je m’intéresse à la qualité de leur regard. Qu’est-ce qu’on voit quand on regarde ? D’où regarde-ton ? Comment m’aident-ils et elles à voir ce que je fais autrement ? Et …une fois mon regard transformé… Qu’est-ce qui s’ouvre et devient possible ?

 



 

J’ai commencé à habiter la Bibliothèque Osler différemment, une journée par semaine maintenant que l’exposition est en cours. En attendant la visite, je (re)travaille sur mon livre De Fabrica sans Vésale et je sens déjà que ce titre (plusieurs fois transformé) ne collera pas longtemps…

 

J’ai débuté ce livre d’artiste en 2015 dans un corps différent, me semble-t-il. Je reprends le travail lentement, des années plus tard, avec le même plaisir sauf que mon regard, lui,  a changé au fil des projets. Je poursuis la recopie des lettrines du De Fabrica, encore étonnée et admirative de ces micro-histoires grotesques sur la dissection : putti avec ou sans ailes qui jouent avec des couteaux bien affutés, qui dissèquent des sangliers, pillent des tombes, font bouillir des cranes…L ‘humour de ces petites cases contraste avec le ton scientifique (voire pompeux) des textes. Je peine à reproduire ces dessins, tant ils sont complexes, dans un livre dont les pages sont laissées presque vides. Je cherche une autre histoire dans les marges de ce récit scientifique, quelque part entre les lettrines irrévérencieuses  et cette illustration de l’utérus en pénis inversé où la femme est représentée comme un envers inquiétant, un double imparfait de l’homme. J’essaie de rendre l’invisibilité et le silence palpables, de leur donner corps à travers le mien.

 

Et puis voilà, l’idée d’en faire un palimpseste prend racine. Superposer des traces de livres publiés autour de 1543, date qui a vu paraître le De Humani Corporis Fabrica de Vésale et le De Revolutionibus Orbium Coelestium de Copernic. Si le premier remet en question des siècles d’enseignement de la médecine, le second prouve que la terre tourne résolument autour du soleil. Transformations extrêmes, métamorphoses de modes de pensée et d’actions, changements de paradigmes. Un troisième livre, publié quelques 50 ans plus tard me fascine aussi,  un traité de 1602 d’Aldrovandi portant en partie sur les insectes… Après les vers de livre, me revoilà prise sur le fait à (ré)intégrer larves et insectes ailés au travail en cours. 





« how do I keep this body for tomorrow »

 

« my therapist said, how you breathe is how you live »

 

Constance Strickland, Dear Nina, 2015, Film présenté au Cdex à l’UQAM dans le cadre de l’expo Subalternes.

 

Faire cette chose qui épuise mon corps. Pourquoi tout donner ? Pourquoi aller jusqu’au bout? Éternel retour : debout au bord du vide, les orteils repliés sur le bord, le corps légèrement penché vers l’avant, vertige, appel du fond. Pourquoi me fondre complètement dans les projets que je développe?

 

Je me retrouve debout de l’autre côté de la montagne, sereine. Le vernissage est passé et l’exposition en cours. Immense gratitude pour tous ceux et celles qui ont contribué à ce projet-fleuve. Je serai de retour dans l’exposition demain pour poursuivre le travail et attendre la visite. Prendre le pouls de ce que j’ai fait. Profiter et respirer mieux.




C’est enfin le grand jour ! Vernissage ce soir, partage du projet avec collègues et amis. Une tempête de papillons et d’insectes butineurs dans le ventre.




Après tous ces allers-retours entre la bibliothèque et l’atelier, c’est enfin le premier contact entre les livres anciens et les objets d’un autre temps ET mes aquarelles-dessins-collages ! Le montage avance bien et, à mon grand étonnement, tout est relativement simple : déposer à plat livres et dessins, photos et faux cartons explicatifs, bien mélanger le tout avec les cartes d’identification des ‘vrais’ documents. Même l’immense livre de Hunter est ouvert dans une des vitrines… Mieux vaut conserver les trous noirs sous verre !




…se donner la main pour comparer les observations de tous les climats et profiter dans un lieu de ce qui a été remarqué dans un autre…

 

Observations anatomiques de Pierre Barrere, 1753