Tout est prêt : les dessins sont au mur, les tables sont dressées, le jardin débroussaillé.

Demain, la performance aura lieu à l’extérieur car le temps sera beau. C’est A qui filmera et Y qui captera le tout en photo. Les méchants microbes sont fort occupés avec les antibios et autres médicaments, ils devraient me laisser tranquille une petite heure. Je me sens bien accompagnée. 

 

J’essaie de profiter du calme de la soirée qui commence. Dans quinze minutes, j’irai avec A constater la qualité de la lumière en préparation pour Hors d’elle demain. Après, je préparerai mes objets et outils. Encore après, je me coucherai tôt.

 








Une belle table de lectures vertes. Livres trouvés et aimés cet été. Livres qui accompagnent ma résidence ici et aussi qui préparent le retour : botanique venimeuse ; fonction sociale de l’artiste toujours à redéfinir et qui dérange toujours : façons d’organiser affectueusement réunions, rencontres et autres collaborations de longue haleine. Il y a aussi la lecture du vivant qui s’invite à l’atelier, vient donner un dernier spectacle émouvant avant de s’éteindre en douceur. 




La peau de la grenouille prend forme. Une immense surface de papier qui prend presque toute la largeur de l’atelier. Une peau hybride recouverte de centaines de mauvaises plumes découpées rageusement dans des romans à l’eau de rose récupérés chez C. Des mauvaises plumes, dans touts les sens du terme, assemblées sur une surface brute en attente d’une certaine métamorphose pour passer de la 2D à la 3D, de l’objet transactionnel à l’artéfact. Vu l’ampleur de la tâche, je me demande si cela sera même possible…

 

Une surface ample pour une grenouille-bœuf qui n’explosera pas, mais, si tout va bien, m’avalera complètement. Je retrouve à cette échelle et sur cette surface brute, les trous noirs présents dans les dessins. Des trous qui relient des mondes et des temporalités disparates. Des trous qui animent les collages, fragmentent les corps et garantissent des entrées ou sorties rapides.

 

 


 



De retour à l’atelier après une pause montréalaise de quelques jours pour aider N et J. Étrangement, les dessins réalisés là-bas trouvent leur place ici, auprès des autres. Chercher la continuité malgré la distance. J’essaie de ne pas questionner la pertinence de ce que je ne peux m’empêcher de faire. 




Une journée pour le moins étrange…J’ai terminé un dessin et complètement gâché un autre qui attend sur la table. Peut-être demain le choc sera-t-il moins grand et la solution à portée de main. Pour l’instant, je laisse reposer.

 

Après plusieurs jours de recherche, j’ai réussi à trouver 20 mètres de papier aquarelle pour faire la grenouille géante. Toujours dans leurs boites, les rouleaux attendent un moment propice. Pas maintenant. Peur de gâcher autre chose aujourd’hui.

 

Le bruit du chantier de construction est assourdissant (plus que d’habitude ?!) et ma concentration aussi intermittente que la connexion internet. À part les deux premières heures d’atelier ce matin, cela aurait été une bonne journée pour rester au lit ou pour aller chasser la frite béarnaise.

 

Je viens de terminer Mues de Verena Stephan, écrivaine féministe, membre de Brot & Rosen. Le livre a été publié en 1977 et c’est fou comme les dernières pages du livre, dans lesquelles elle décrit ses difficiles conditions de création, n’ont pas tant changé. La création est encore et toujours un sport extrême.

 


« Il y a un passage où

J’ai condensé en quelques lignes pourquoi il faudrait des heures

Pour ne pas capter nos désirs

Mais les faire connaître

Pas pour vivre mais pour interrompre

Pendant quelques heures la survie. »

P.130



Photo : Yasmina Moslim, 2019

Test enthousiasmant pour la performance du 20 septembre sous l’œil attentif de Yasmina Moslim.

 

Ce matin je voyage à travers les images prises par Yasmina hier et je précise mes idées, la matérialité de cette chose qui doit passer de la 2 à la 3-D en moins d’une heure. Je mesure maintenant pleinement ce que cette performance me coûtera physiquement.




Je voyage entre l’histoire des objets qui m’intéressent, les romans et essais trouvés chez C et les nouvelles sur internet qui me troublent et m’affolent. J est à l’hôpital encore une fois et encore une fois il se bat de tout son corps. De ce côté-ci de l’océan, j’essaie de convoquer toutes les présences possibles et inimaginables pour les lui envoyer, les lui transfuser à distance. Je reste collée à mon téléphone rose espérant de bonnes nouvelles. Les dessins qui prennent forme ici sont un peu plus sauvages que d’habitude.

 

‘On peut remonter à travers les couches de ses actes jusqu’à la dernière feuille pour y trouver la bonne limace qui rampe »

Djuna Barnes, Le bois de la nuit, p.104

 

‘Les sages disent que le souvenir des choses passées est tout ce que nous avons pour avenir. »

Djuna Barnes, Le bois de la nuit, p.105

 

«Ce que je veux, c’est être libre ! »

Berthe Morisot





Étendre la peau d’une chose ou d’un corps. En faire un vaste territoire. Travailler en parallèle la matière, les écailles, la peau, les plumes, le mou et le dur. Travailler l’hybridation à même la peau, bien avant la formation du corps, latent. Voir ce que la peau propose à l’être à venir.

 


Et bien sûr, ne pas oublier de pratiquer des ouvertures dans cette peau. Pores, orifices et abysses pour atteindre l'envers. Du dessous, regarder sans être vu. Kairos.