Superposer les écritures. Manuscrit mangé par les vers.

Regarder intensément

Refaire à ma main

Faire passer à travers mon corps

Brouiller le temps

Penser à ces choses d’hier maintenant

Comment conjuguer au présent ?

 

Je cherche le sens de ce que je fais. Je requestionne tout et, à chaque étape, je doute.

Comment aller jusqu’au bout du geste ?



 

Innervations : Ensemble des nerfs d’un organe, d’un groupe d’organes ou d’une région du corps.

 

25 septembre. Chemins sensibles, lignes vivantes, détours et retours, longs chemins et culs de sacs, départs énergiques et arrivées triomphantes, courant qui passe, voyages. Comme pour les humeurs, nuages et fumées, je cherche à comprendre la logique des illustrations d’innervations. Les reproduire. Les intégrer complètement pour arriver à créer les miennes.

 

La simplicité des formes est un leurre. Quelle science dans ces constructions ! Pas LA science mais une somme d’intelligences transversales - des arts vers les sciences et vice-versa - qui existe peu aujourd’hui. Travailler à faire des liens, quitte à en inventer si besoin est.

Survoler affectueusement.

 

3 décembre. Construire mes propres innervations avec ce que j’ai sous la main, en l’occurrence, une plante-crayon majestueuse. La photographier sous différents angles puis, à l’aide de Photoshop, plier les images en miroir, découper et réassembler jusqu’à créer quelque chose qui s’apparente aux innervations vues et aimées.

 

En faire de grands dessins à l’encre rouge sur papier rose, en lien avec les innervations historiques recouvertes de peinture et dont l’huile s’imprègne jusqu’à faire baver le papier jaune pâle. Bien mélanger le tout.

 

Petite pensée pour l’innervation du pubis de Charles Étienne. Les nerfs comme des plantes grimpantes, ornementations presque végétales. Je crois que c’est avec ce dessin que tout a commencé.

 

4 décembre. Recherche sur la plante-crayon - Euphorbe crayon - Euphorbia Tirucalli : plante ligneuse de la famille des Euphorbiacées selon le dictionnaire en ligne.

Plante toxique par ingestion et dont le latex peut également être irritant pour la peau et les muqueuses, also called NAKED LADY.

 

Apparemment, tout est dans tout.



 

J’adore les dessins des humeurs, nuages, fumées et autres états volatils trouvés dans les manuscrits compulsés. Au creu des plus anciens, ceux du Moyen-âge et de la Renaissance. La précision de chaque trait, de chaque ligne, suggère avec finesse la légèreté d’une chose invisible et fuyante.

Je me surprends à les calquer, ces petites fumées, puis à les reproduire ça et là dans les dessins. Corps qui fument, respirent et expirent. Corps qui rêvent. Corps qui soupirent aussi. Car, hors des pages plusieurs fois centenaires, ça soupire fort parmi les chercheurs. J’aimerais pouvoir les enregistrer pour composer un opéra. Pourquoi ça soupire ainsi les chercheurs ? À cause du temps qui passe trop ou pas assez vite ? À cause des choses espérées qui ne se concrétisent pas ? Parce que la chose cherchée refuse d’apparaître ?


Dessiner ce que j’aime, ce qui m’étonne, ce que je désire conserver.

Dessiner aussi ce qui m’inquiète, ce que je cherche à comprendre, ce qui épuise mon être.

Apprendre à penser ensemble toutes ces choses qui me causent problème.

 


 

Visite au Musée Médical Maude Abbott de l’université McGill. Étonnée de voir des tératomes en vrai. L’un des deux spécimens à des dents et l’autre des cheveux. Étrange de découvrir des cheveux poussant sur une masse de chair au creux du corps. Renversement contre-nature, extérieur et intérieur mélangés, corps affolés. Les petits amas de chair dessinés d’après l’ouvrage de Mangeti renvoient peut-être aussi à ça ?



 

C’est arrivé en partie à cause du coffret qui contient les instruments d’amputation pré-anesthésie…Un coffret de bois précieux dont les plateaux intérieurs sont recouverts de velours rose décoloré par le temps et le poids des instruments. Comme pour les instruments d’obstétrique, je trace le contour de chacun sur la feuille, précautionneusement. Camaïeux de roses pour des objets terribles. À l’atelier, les lavis sont plus sangs et chairs que tissus et velours.

En cherchant à juxtaposer mes propres outils d’artistes à ces dessins, je retombe sur des objets dorés et c’est fort beau tout ça, réuni ensemble, sur ma table de travail.




De retour à la bibliothèque. Je retombe dans mes livres.

Un carnet de dessins rassemble des copies et variations d’illustrations liées à l’obstétrique. Les pages sont fines, assez translucides pour laisser apparaître les marques au verso ou sur la page du dessous et j’en profite. Je fais baver les couleurs et calque les traits d’une page à l’autre. Mon livre sur l’obstétrique est plutôt brouillon, plutôt bouillon de sorcière que précis médical.

Plier les histoires les unes sur les autres pour m’en créer une nouvelle mais de quelle Histoire s’agit-il alors ?



Notes sur les images : en haut - Chaise obstétrique (Eucharius Rösslin, 1513), et chaise de Steilneset (Louise Bourgeois, 2011) ; en bas - Précis pour sages-femmes d'Eucharius Rösslin, croquis d'après un petit squelette de Mangeti (Theatrum Anatomicum, 1717) et croquis d'après les illustrations obstétriques de Kuwobara (Shimpen Sanko, 1821).





Cette semaine, je travaille à la maison. Je tente, j’essaie, j’écris un texte pour l’infolettre de la Bibliothèque Osler. Assise à mon vieil ordinateur, je convoque les mots en espérant faire apparaître quelque chose de sensible sur l’écran. Lorsque je m’y perds, j’imprime le texte et y replonge avec crayons de couleur, ciseaux et ruban adhésif : couper, réassembler, coller, annoter. Recommencer. Même méthodologie, même façon de faire qu’en dessin…le collage n’est jamais loin, la tache et l’accident toujours imminents. J’ouvre les cahiers de travail pour y grappiller des bribes, des amorces, des ancrages. Difficile de mettre des mots sur des intentions à la fois persistantes et fugaces.

Le travail en train de se faire est fragile.