Par le dessin, je cherche cette qualité du temps et du regard qui permet l’apparition de formes nouvelles au contact des anciennes.

 

Je provoque des rencontres en reliant des temporalités, des lieux et des façons de faire à la fois similaires et disparates. J’essaie de penser ce que je vois ensemble. Et penser ensemble, c’est aussi choisir de complexifier plutôt que de simplifier. J’adore et je recherche ces zones grises, entre chien et loup, pénombres et crépuscules, où les choses sont ambigües et difficiles à embrasser du regard.

 

Mon désordre, mon terrible désordre provoque des collages, des relations incongrues entre des éléments qui partagent la même surface de travail, un même lieu. Le désordre est aussi pour moi une façon de penser les choses ensemble.

 




Comment une ‘chose’ devient-elle une œuvre ?  Est-ce que cette ‘chose’ peut exister dans un état hybride entre l’esquisse, l’idée-projetée-jetée-de-l’avant et l’œuvre en soi ?

Est-ce qu’une œuvre terminée-terminale marque nécessairement la fin d’un projet ?

Difficile de savoir ce que sont réellement tous ces dessins qui poussent à l’atelier. Je les regarde avec surprise et parfois avec incompréhension, presque avec effroi… Est-ce que tout ça pourra cohabiter avec les livres anciens et les manuscrits précieux ? J’en rêve la nuit mais, dès les premières lueurs du matin, impossible de me rappeler précisément comment j’ai résolu l’installation de l’exposition dans les vitrines de la bibliothèque…

 




La Bibliothèque Osler est en chantier depuis l’incendie de l’été. Comment abriter des collections ? Comment les protéger ? Que faire lorsque ça brûle tout autour? Le feu me poursuit et même aujourd’hui, après plusieurs mois, le lieu sent la fumée. Mirage de l’esprit et des sens qui vient coller un souvenir ancien sur le lieu où je suis. Parce que coller, c’est aussi plier le temps.

 

Dans la Bibliothèque Osler. Les livres n’y sont plus, le marbre des murs a été recouvert de contre-plaqué pour le protéger. Je porte des bottes de chantier et un casque de construction. Planchers et tapis sont recouverts de carton et de tape coloré. Murs en squelettes. Bâches blanches qui flottent ça et là, qui délimitent des zones, fragmentent les espaces d’avant. Parois molles qui respirent, grognent et grincent. Forêt d’acier qui cadre les trop vides bibliothèques de bois sombre. Lumière diffuse et neige duveteuse dehors. Paysages fantomatiques à l’intérieur. Fils et câbles des plafonds à nus et à vifs. Les nerfs du lieu sont à fleur de peau. Innervations, encore.

 

Les cendres de William Osler dans la bibliothèque vide. M me donne un livre sur la laparoscopie. À la toute fin du livre, une pochette de plastique contient une série de diapositives montrant des cavités et cavernes, des gorges profondes en feu et à vif. Comme des grands cris qui résonnent. Et c’est peut-être ceux d’Osler qui réclament le retour de ses livres. 







Superposer les écritures. Manuscrit mangé par les vers.

Regarder intensément

Refaire à ma main

Faire passer à travers mon corps

Brouiller le temps

Penser à ces choses d’hier maintenant

Comment conjuguer au présent ?

 

Je cherche le sens de ce que je fais. Je requestionne tout et, à chaque étape, je doute.

Comment aller jusqu’au bout du geste ?



 

Innervations : Ensemble des nerfs d’un organe, d’un groupe d’organes ou d’une région du corps.

 

25 septembre. Chemins sensibles, lignes vivantes, détours et retours, longs chemins et culs de sacs, départs énergiques et arrivées triomphantes, courant qui passe, voyages. Comme pour les humeurs, nuages et fumées, je cherche à comprendre la logique des illustrations d’innervations. Les reproduire. Les intégrer complètement pour arriver à créer les miennes.

 

La simplicité des formes est un leurre. Quelle science dans ces constructions ! Pas LA science mais une somme d’intelligences transversales - des arts vers les sciences et vice-versa - qui existe peu aujourd’hui. Travailler à faire des liens, quitte à en inventer si besoin est.

Survoler affectueusement.

 

3 décembre. Construire mes propres innervations avec ce que j’ai sous la main, en l’occurrence, une plante-crayon majestueuse. La photographier sous différents angles puis, à l’aide de Photoshop, plier les images en miroir, découper et réassembler jusqu’à créer quelque chose qui s’apparente aux innervations vues et aimées.

 

En faire de grands dessins à l’encre rouge sur papier rose, en lien avec les innervations historiques recouvertes de peinture et dont l’huile s’imprègne jusqu’à faire baver le papier jaune pâle. Bien mélanger le tout.

 

Petite pensée pour l’innervation du pubis de Charles Étienne. Les nerfs comme des plantes grimpantes, ornementations presque végétales. Je crois que c’est avec ce dessin que tout a commencé.

 

4 décembre. Recherche sur la plante-crayon - Euphorbe crayon - Euphorbia Tirucalli : plante ligneuse de la famille des Euphorbiacées selon le dictionnaire en ligne.

Plante toxique par ingestion et dont le latex peut également être irritant pour la peau et les muqueuses, also called NAKED LADY.

 

Apparemment, tout est dans tout.



 

J’adore les dessins des humeurs, nuages, fumées et autres états volatils trouvés dans les manuscrits compulsés. Au creu des plus anciens, ceux du Moyen-âge et de la Renaissance. La précision de chaque trait, de chaque ligne, suggère avec finesse la légèreté d’une chose invisible et fuyante.

Je me surprends à les calquer, ces petites fumées, puis à les reproduire ça et là dans les dessins. Corps qui fument, respirent et expirent. Corps qui rêvent. Corps qui soupirent aussi. Car, hors des pages plusieurs fois centenaires, ça soupire fort parmi les chercheurs. J’aimerais pouvoir les enregistrer pour composer un opéra. Pourquoi ça soupire ainsi les chercheurs ? À cause du temps qui passe trop ou pas assez vite ? À cause des choses espérées qui ne se concrétisent pas ? Parce que la chose cherchée refuse d’apparaître ?


Dessiner ce que j’aime, ce qui m’étonne, ce que je désire conserver.

Dessiner aussi ce qui m’inquiète, ce que je cherche à comprendre, ce qui épuise mon être.

Apprendre à penser ensemble toutes ces choses qui me causent problème.

 


 

Visite au Musée Médical Maude Abbott de l’université McGill. Étonnée de voir des tératomes en vrai. L’un des deux spécimens à des dents et l’autre des cheveux. Étrange de découvrir des cheveux poussant sur une masse de chair au creux du corps. Renversement contre-nature, extérieur et intérieur mélangés, corps affolés. Les petits amas de chair dessinés d’après l’ouvrage de Mangeti renvoient peut-être aussi à ça ?