J’aime passer du temps dans les environnements que je crée

J’y attends la visite qui parfois ne vient pas

Je dois alors m’inventer une fonction, une action, quelque chose à faire dans l’espace en lien avec ce qui est là.

Du performatif ?

Parfois, simplement être présente, c’est déjà beaucoup.

 


J’aime entendre parler les gens de ce qu’ils et elles voient en regardant mes choses. J’apprends à comprendre d’où ils et elles regardent, à travers quels filtres ils et elles abordent la vie tout autour. Je m’intéresse à la qualité de leur regard. Qu’est-ce qu’on voit quand on regarde ? D’où regarde-ton ? Comment m’aident-ils et elles à voir ce que je fais autrement ? Et …une fois mon regard transformé… Qu’est-ce qui s’ouvre et devient possible ?

 



 

J’ai commencé à habiter la Bibliothèque Osler différemment, une journée par semaine maintenant que l’exposition est en cours. En attendant la visite, je (re)travaille sur mon livre De Fabrica sans Vésale et je sens déjà que ce titre (plusieurs fois transformé) ne collera pas longtemps…

 

J’ai débuté ce livre d’artiste en 2015 dans un corps différent, me semble-t-il. Je reprends le travail lentement, des années plus tard, avec le même plaisir sauf que mon regard, lui,  a changé au fil des projets. Je poursuis la recopie des lettrines du De Fabrica, encore étonnée et admirative de ces micro-histoires grotesques sur la dissection : putti avec ou sans ailes qui jouent avec des couteaux bien affutés, qui dissèquent des sangliers, pillent des tombes, font bouillir des cranes…L ‘humour de ces petites cases contraste avec le ton scientifique (voire pompeux) des textes. Je peine à reproduire ces dessins, tant ils sont complexes, dans un livre dont les pages sont laissées presque vides. Je cherche une autre histoire dans les marges de ce récit scientifique, quelque part entre les lettrines irrévérencieuses  et cette illustration de l’utérus en pénis inversé où la femme est représentée comme un envers inquiétant, un double imparfait de l’homme. J’essaie de rendre l’invisibilité et le silence palpables, de leur donner corps à travers le mien.

 

Et puis voilà, l’idée d’en faire un palimpseste prend racine. Superposer des traces de livres publiés autour de 1543, date qui a vu paraître le De Humani Corporis Fabrica de Vésale et le De Revolutionibus Orbium Coelestium de Copernic. Si le premier remet en question des siècles d’enseignement de la médecine, le second prouve que la terre tourne résolument autour du soleil. Transformations extrêmes, métamorphoses de modes de pensée et d’actions, changements de paradigmes. Un troisième livre, publié quelques 50 ans plus tard me fascine aussi,  un traité de 1602 d’Aldrovandi portant en partie sur les insectes… Après les vers de livre, me revoilà prise sur le fait à (ré)intégrer larves et insectes ailés au travail en cours. 





« how do I keep this body for tomorrow »

 

« my therapist said, how you breathe is how you live »

 

Constance Strickland, Dear Nina, 2015, Film présenté au Cdex à l’UQAM dans le cadre de l’expo Subalternes.

 

Faire cette chose qui épuise mon corps. Pourquoi tout donner ? Pourquoi aller jusqu’au bout? Éternel retour : debout au bord du vide, les orteils repliés sur le bord, le corps légèrement penché vers l’avant, vertige, appel du fond. Pourquoi me fondre complètement dans les projets que je développe?

 

Je me retrouve debout de l’autre côté de la montagne, sereine. Le vernissage est passé et l’exposition en cours. Immense gratitude pour tous ceux et celles qui ont contribué à ce projet-fleuve. Je serai de retour dans l’exposition demain pour poursuivre le travail et attendre la visite. Prendre le pouls de ce que j’ai fait. Profiter et respirer mieux.




C’est enfin le grand jour ! Vernissage ce soir, partage du projet avec collègues et amis. Une tempête de papillons et d’insectes butineurs dans le ventre.




Après tous ces allers-retours entre la bibliothèque et l’atelier, c’est enfin le premier contact entre les livres anciens et les objets d’un autre temps ET mes aquarelles-dessins-collages ! Le montage avance bien et, à mon grand étonnement, tout est relativement simple : déposer à plat livres et dessins, photos et faux cartons explicatifs, bien mélanger le tout avec les cartes d’identification des ‘vrais’ documents. Même l’immense livre de Hunter est ouvert dans une des vitrines… Mieux vaut conserver les trous noirs sous verre !




…se donner la main pour comparer les observations de tous les climats et profiter dans un lieu de ce qui a été remarqué dans un autre…

 

Observations anatomiques de Pierre Barrere, 1753

 




...au contact des documents compulsés, mon idée de départ pour la résidence s’est transformée et je suis tombée de plein pied dans différentes illustrations liées à l’obstétrique, images qui à la fois m’enchantent et m’effraient. Depuis plusieurs semaines, j’essaie de les reproduire, de les transformer, de les faire passer à travers mon corps, de les faire habiter côte à côte. Gravidités, un bien étrange livre d’artiste a été concocté. Cet objet me laisse sans voix.

 

En parallèle à l’exposition dans les vitrines de la bibliothèque, je vais l'offrir à être consulté sur place. Une série de bandes audio accompagnera la lecture du livre. Pour chaque enregistrement, deux femmes ont été invitées à regarder, à décrire et à discuter de ce qu’elles voyaient et sentaient au contact des images. Chaque captation a été réalisée sur le vif sans préparation ni répétition, en acceptant les silences, les fous-rires, les inconforts, l’étonnement… Il n’y a qu’une seule prise et il n’y a eu aucun montage par la suite. J’ai tout conservé précieusement.

 

Mon but en offrant ces accompagnements audio est de complexifier davantage les images, en proposant une multiplicité de lectures, d’impressions et de commentaires. Je cherche ainsi à capter et à offrir des expériences qui font passer cette collection d’images par différents corps afin de proposer une lecture ouverte et vivante de ce qui est là. J’ai concocté des duos pour faciliter l’émergence de la parole, pour la désinhiber et pour créer des rencontres fécondes…

 




Hier, un début de montage timide dans la salle de lecture de la section des Livres rares. Déverrouiller les vitrines, tasser la poussière sur la gauche, enlever plusieurs couches de cartons noirs et rouges. En dessous, je découvre, ravie, des tapis de jute brute, presque de la paille. Des surfaces beiges et bleues pâles pour accueillir livres anciens et dessins contemporains. C’est tout à fait parfait !