C’est arrivé en partie à cause du coffret qui contient les instruments d’amputation pré-anesthésie…Un coffret de bois précieux dont les plateaux intérieurs sont recouverts de velours rose décoloré par le temps et le poids des instruments. Comme pour les instruments d’obstétrique, je trace le contour de chacun sur la feuille, précautionneusement. Camaïeux de roses pour des objets terribles. À l’atelier, les lavis sont plus sangs et chairs que tissus et velours.

En cherchant à juxtaposer mes propres outils d’artistes à ces dessins, je retombe sur des objets dorés et c’est fort beau tout ça, réuni ensemble, sur ma table de travail.




De retour à la bibliothèque. Je retombe dans mes livres.

Un carnet de dessins rassemble des copies et variations d’illustrations liées à l’obstétrique. Les pages sont fines, assez translucides pour laisser apparaître les marques au verso ou sur la page du dessous et j’en profite. Je fais baver les couleurs et calque les traits d’une page à l’autre. Mon livre sur l’obstétrique est plutôt brouillon, plutôt bouillon de sorcière que précis médical.

Plier les histoires les unes sur les autres pour m’en créer une nouvelle mais de quelle Histoire s’agit-il alors ?



Notes sur les images : en haut - Chaise obstétrique (Eucharius Rösslin, 1513), et chaise de Steilneset (Louise Bourgeois, 2011) ; en bas - Précis pour sages-femmes d'Eucharius Rösslin, croquis d'après un petit squelette de Mangeti (Theatrum Anatomicum, 1717) et croquis d'après les illustrations obstétriques de Kuwobara (Shimpen Sanko, 1821).





Cette semaine, je travaille à la maison. Je tente, j’essaie, j’écris un texte pour l’infolettre de la Bibliothèque Osler. Assise à mon vieil ordinateur, je convoque les mots en espérant faire apparaître quelque chose de sensible sur l’écran. Lorsque je m’y perds, j’imprime le texte et y replonge avec crayons de couleur, ciseaux et ruban adhésif : couper, réassembler, coller, annoter. Recommencer. Même méthodologie, même façon de faire qu’en dessin…le collage n’est jamais loin, la tache et l’accident toujours imminents. J’ouvre les cahiers de travail pour y grappiller des bribes, des amorces, des ancrages. Difficile de mettre des mots sur des intentions à la fois persistantes et fugaces.

Le travail en train de se faire est fragile.

 


Observations anatomiques de Pierre Barrere, 1753

 

Un livre intrigant. Les planches au début du livre ne sont pas expliquées. Ces images sont censées parler d'elles-mêmes.

Et puis, il y a le ton de l'introduction, le choix des mots, une poésie toute médicale.

 


                                                                                                                            Estomac nuageux d'après Barrere


"...Enfans Acephales...

mains monstrueusement boursouflées de vent...

luettes fourchues...

cornichons au front...

dents incisives, découpées en trèfle..."

 


Au début Octobre, M m’a apporté des instruments d’obstétrique. Une des libraires, en passant, décontenancée les a traités de TRÈS MATÉRIELS. Presque des outils de torture : pinces et cuillères surdimensionnées, ciseaux aux pointes triangulaires…Comment aborder ça ?

Les sortir de leur pochette, vieille et fort usée, les déposer sur la table et regarder le jeu des ombres les transformer sans les adoucir. Finalement, ne conserver que ça, le jeu des ombres sur la table, le tracé de la forme des instruments. De retour à l’atelier, les superposer à autre chose, une forme assemblée de plusieurs feuilles de papier, une roche-utérus. Un mystère à sonder?

 




 



Détail d'un dessin fait à partir d'une illustration, Osteography of the Anatomy of the Bones, Cheselden, 1733

 

Retour à l’atelier. Déposer le cahier de notes et de croquis sur la table là-bas. L’ouvrir et regarder son contenu avec un regard renouvelé. Sortir papier, encres et aquarelles. Les ciseaux et les lames affutées aussi.

 

Contre toute attente, les dessins apparaissent en noir et blanc. Le papier est plié, replié, imprimé, calqué. Le collage vient occulter, suggérer et souligner certains éléments. À l’extrême propreté du la bibliothèque et aux soins maniaques prodigués aux manuscrit, j’oppose des taches et éclaboussures, des transferts de marques, des découpes et collages intempestifs. Je travaille autant sur le recto que le verso des papiers. Ces derniers sont fins, presque translucides, fragiles.

Ça brasse fort ici aujourd’hui.


Corps qui hante d'autres corps

Au-dessus

flotter

Suspension

Pluie fine, nuage insistant et brume tenace

 

Pli et repli

du temps qui passe

Lier entre elles des choses étranges et étrangères

Corps qui hantent un autre corps

 

Comment regarder le Catoptrum Microcosmicum de Remmelin de 1619 en 2018?



Croquis d'après De dissectione partium corporis (Charles Etienne), 1545

 

Passé la journée de vendredi à dessiner des systèmes nerveux en m’intéressant tout particulièrement aux jambes et à la région du bassin. Une illustration du Theatrum Anatomicum de Mangeti (1717) m’a particulièrement marquée, une image montrant l’os du bassin jusqu’aux pieds : le bassin est hyper schématisé, simplifié à l’extrême,  les jambes montrent les muscles sous tension puis, sous les genoux, la peau est repliée comme une chaussette et les jambes se terminent par des pieds soigneusement dessinés.Sur mon dessin, j’ai accentué le contraire…exagéré le bassin et les hanches par rapport aux pieds.

Étrange illustration qui, par son rendu, tranche avec les précédentes et les suivantes. En feuilletant les atlas, je me questionne sur le nombre d’artistes rassemblés par des projets de cette ampleur.

 

Croquis d'après le Theatrum Anatomicum (Mangeti), 1717

Vendredi soir, clac ! Faux mouvement et nerf coincé, le courant électrique part de la fesse et vibre jusqu’au talon. Mes dessins du jour semblent prémonitoires. S me traite de sorcière. G me suggère d’aller voir son ostéopathe qui, en une heure le lundi matin, me rééquilibre et me remet sur pied. Vraiment heureuse de cette visite, de rencontrer une personne qui ‘regarde’ le corps humain et tente de comprendre les aller retour entre charpente-fonctions internes et enveloppe externe, entre ce que l’on sent et ce que l’on voit.

 

« L'ostéopathe, horloger du corps, utilise ses mains de différentes façons pour établir un diagnostic ostéopathique et dispenser le traitement. Par différents tests de mobilité, tant au niveau articulaire (vertébral ou périphérique) qu'au niveau viscéral ou crânien, il évalue l'état des différents systèmes du corps humain. Il emploie, dans ce but, différents types de palpation qui lui permettront d'évaluer la forme, le volume, la consistance ou la tension et la position des structures évaluées. »

 

Modifiée légèrement, cette définition pourrait m’être destinée et référer au travail du dessin, particulièrement en lien avec le travail de résidence à Osler. Le dessin comme palpation pour évaluer la forme, le volume, la consistance, la tension et la position (composition) des structures !

 

Sinon, l’utilisation de l’aquarelle me manque. Hâte d’aller à l’atelier pour travailler à partir des croquis. Envie d’être à deux endroits en même temps.