Faustine

 

Résidence performative. Performance en continu sur une période de quatre nuits et cinq jours dans le Pavillon de l’exposition Le Catalogue des futurs de Stéphane Gilot (jours) et dans différents espaces du MAJ (nuits).

Du 3 au 7 août 2016 

 

En bref

Ne pas porter mes lunettes, accepter de voir trop peu.

La performance est inspirée des comportements, des déplacements et des actions des deux protagonistes du roman L’invention de Morel de Casares. Durant la résidence performative au MAJ, j’ai testé des comportements inspirés par le personnage de Faustine et celui du fugitif. Il s’agissait de tester, jusque dans ses limites, une présence performative qui habite une réalité et une temporalité parallèles. Comment habiter les espaces du musée comme si j’y étais la seule habitante ? Comment envisager les visiteurs et les employés du musée comme des ombres, présences d’un temps auquel je n’appartiens plus ?

 

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Photo : Stéphane Gilot 2016

Jour 1 – MERCREDI 3 août 2016

Action :  alors que les marées sont plus fortes que jamais

Description : Couchée sous le W.A.C.O., je roule très lentement sur moi-même, de l’avant vers l’arrière, à la façon d’un corps balloté    par les vagues.

Durée : 5 heures

Interaction avec visiteurs : aucune

Page de L’invention de Morel au mur : pp. 18 et 34

 

Textes au mur, citations soulignées :

P.18 « Ma situation est déplorable. Je suis obligé de vivre sur ces basses terres, alors que les marées sont plus fortes que jamais. Il y a quelques jours est venue la plus haute que j’aie vue depuis que je suis dans l’île.

À la brume, je m’en vais chercher des branchages que je recouvre de feuilles. Il n’est pas rare que je me réveille dans l’eau. La marée m’atteint vers les sept heures du matin ; parfois elle est en avance. Mais une fois par semaine il y a des montées qui pourraient m’être fatales. Des encoches dans le tronc des arbres me servent à compter les jours ; une erreur m’emplirait d’eau les poumons. »

 

P. 34 « Les marées quotidiennes ne sont ni dangereuses ni ponctuelles. Parfois elles soulèvent les branchages recouverts de feuilles sous lesquels je m’étends pour dormir, et l’aube me surprend dans une mer imprégnée de l’eau bourbeuse des marécages. »

 


Photo : Mariane Stratid 2016
 

Jour 2 – JEUDI 4 août 2016

Action 1 : Par amour

Description : Assise au sol dans la petite pièce sous l’œuvre de Blumenfeld (femme et mannequin avec rouge à lèvres). Je mets du rouge à lèvres (même couleur que sur l’œuvre) et me tourne vers le mur doucement pour y apposer un baiser. Je répète l’action pendant 5  heures, ad nauseam.

Durée : 5 heures

Interaction avec visiteurs : aucune                                           

Page de L’invention de Morel au mur : pp. 66, 121 et 169

 

Textes au mur, citations soulignées :

P. 66 « Depuis lors, et jusqu’à ce soir, confondu de honte, j’ai lutté contre l’envie d’aller me jeter aux pieds de Faustine. Je n’ai pu tenir jusqu’au coucher du soleil. Je suis monté vers la colline, décidé à me perdre, avec le pressentiment que si tout marchait bien, je sombrerais dans une scène de supplications mélodramatiques. Je me trompais. Ce qui m’arrive ne peut s’expliquer. La colline est déserte. »

 

P. 121 « Mais, comme j’étais épuisé, je m’endormis tout de suite, parmi de vagues projets de fuite. C’avait été une journée fort agitée.

Je rêvais de Faustine. Le rêve était très triste, très émouvant. Nous nous quittions ; on venait la chercher ; le bateau partait. Puis, nous restions de nouveau seuls, nous faisant des adieux passionnés. Je pleurai dans mon rêve et me réveillai avec un inconsolable désespoir parce que Faustine n’était pas là, joint à une sorte de mélancolique consolation, parce que nous nous étions aimés sans déguisement. Je craignis que le départ de Faustine n’ait lieu pendant mon sommeil. Je me levai. Le bateau était parti. »

 

P. 169 « Je vois encore mon image en compagnie de Faustine. J’oublie qu’elle est une intruse ; un spectateur non prévenu pourrait croire qu’elles sont également amoureuses et dépendantes l’une de l’autre. Ou bien n’est-ce qu’une illusion due à la faiblesse de mes yeux ? De toute façon, il est consolant de mourir en assistant à un résultat aussi satisfaisant. »


Photo : Mariane Stratis

Jour 2 – JEUDI 4 août 2016

Action 2 : à travers le mur

Description : Simulacre de fuite et de destruction de la vitrine à l’aide d’une réplique-maison du casse-tête de la collection du MAJ. Je tiens le casse-tête en main*, assise ou debout sur un tabouret. Une fois le casse-tête déposé, je dessine sur les vitres des impacts de coups, comme si la vitre était craquée, fracassée par l’arme. Je reprends le casse-tête en main et reste longuement assise ou debout près de l’impact dessiné. Je répète ces deux gestes en alternance pendant une heure, le temps de vider ma bouteille d’eau et de ne plus pouvoir supporter la chaleur étouffante de la vitrine.

Durée : 1 heure

Interaction avec visiteurs : aucune

Page de L’invention de Morel au mur : pp. 26 et 143

*Au départ, je souhaitais utiliser le casse-tête de la collection du musée mais, comme la température de la vitrine pour la performance était trop élevée, j’ai fabriqué ma propre version de l’objet avec une racine trouvée sur le bord du lac, coupée, sablée, partiellement brûlée puis vernie.

 

Textes au mur, citations soulignées :

P. 26 « M’aidant d’une barre de fer qui servait à barricader la porte, dans un état croissant de lassitude, je perçai une ouverture. Une clarté céleste apparut. Je travaillai d’arrache-pied et dans le même après-midi j’étais à l’intérieur. Mon premier sentiment ne fut pas le regret de ne point y trouver de vivres, ni le soulagement de reconnaître une pompe à l’eau et une génératrice de lumière, mais bien plutôt un ravissement et une admiration sans bornes : les murs, le plafond, le sol étaient en porcelaine azurée et tout, jusqu’à l’air même (dans cette pièce sans autre ouverture au jour que le soupirail haut placé et caché entre les branches d’un arbre), avait cette diaphanéité céleste et profonde que l’on trouve dans l’écume des cataractes. »

 

P. 143 « J’ai collé de nouveau mon oreille contre ce mur qui paraissait définitif. Rassuré par le silence, j’ai cherché l’emplacement de l’ouverture que j’avais faite et j’ai commencé à frapper (dans l’idée qu’il me coûterait plus d’ouvrir là où le mortier était plus ancien). J’ai multiplié les coups ; mon désespoir croissait à mesure. La porcelaine était invulnérable. Les coups les plus puissants, les plus épuisants résonnaient contre sa dureté sans y ouvrir la fissure la plus superficielle, ni détacher le plus léger fragment de mon émail azuré. »

 

Jour 3 – VENDREDI 5 août 2016

Action : le mot musée, que j’emploie pour désigner cette maison

Description : Entreprendre de découper le catalogue du MAJ pour en faire un territoire ; l’ile de L’invention de Morel avec la piscine, la chapelle et la bibliothèque. Laisser les retailles de papier s’accumuler au sol dans le pavillon. Faire désordre et laisser les visiteurs s’indigner.

Durée : 5 heures

Interaction avec visiteurs : minimale, pas de dialogue 

Page de L’invention de Morel au mur : pp. 16, 21 et 123

 

Textes au mur, citations soulignées :

P.16 « Des marécages aux eaux mêlées, j’aperçois la partie haute de la colline, les estivants qui habitent le musée. Leur apparition inexplicable me laisserait supposer qu’ils sont l’effet de la chaleur de la nuit dernière sur mon cerveau ; mais il ne s’agit pas ici d’hallucinations ni d’images ; j’ai affaire à des êtres réels, pour le moins aussi réels que moi. »

 

P. 21 « Dans la partie haute de l’île, creusée de quatre ravins herbeux (les ravins de l’ouest sont plus rocheux), se trouvent le musée, la chapelle, la piscine. Les trois constructions sont modernes, anguleuses, unies, d’une pierre brute. La pierre, comme si souvent, a l’air d’une mauvaise imitation et ne s’harmonise pas bien avec le style. 

La chapelle est une sorte de caisse oblongue, aplatie ce qui la fait paraître très large). La piscine est bien construite mais, comme elle ne dépasse pas le niveau du sol, elle s’emplit inévitablement de vipères, de crapauds, gros et petits, et d’insectes aquatiques. Le musée est un vaste édifice à trois étages, sans toiture apparente, avec une galerie en façade et une autre, plus petite, par-derrière, flanqué d’une tour cylindrique.»

 

P. 123 « Le mot musée, que j’emploie pour désigner cette maison, est une survivance du temps où je travaillais aux projets de mon invention, sans en connaître le but. Je pensais alors ériger de grands albums ou « musées », familiers et publics, de mes images, »

 

 
Photo : Caroline Boileau

Jour 4 – SAMEDI 6 août 2016

Action : les images ne vivent pas

Description : Dessiner lentement les œuvres dans le pavillon. Une série d’images floues pour compléter le livre d’artiste qui comprend aussi des extraits du roman de Casares.

Durée : 7 heures

Interaction avec visiteurs : minimale, pas de dialogue 

Page de L’invention de Morel au mur : pp. 97 et 132

 

Textes au mur, citations soulignées :

P. 97 « Elle se leva. Je m’énervai à l’extrême (comme si Faustine avait entendu ce que j’étais en train de penser, comme si je l’avais offensée.) Elle s’en alla prendre un livre qu’elle avait laissé, dépassant le sac, sur un autre rocher, à environ cinq mètres de là. Elle revint s’asseoir. Elle ouvrit le livre, posa la main sur une page, demeura ainsi, comme assoupie, à regarder le soir. »

 

P. 132 « La logique nous commande de rejeter les espérances de Morel. Les images ne vivent pas. Il me semble cependant que, ayant déjà cet appareil, il conviendrait d’en inventer un autre qui permettrait de vérifier si les images sentent et pensent (ou, tout au moins, si elles ont les pensées et les sensations qui habitent les sujets originaux durant l’enregistrement ; il est clair que la relation de leur conscience ( ?) avec ces pensées et ces sensations ne pourra être vérifiée). Cet appareil, très semblable à l’appareil actuel, sera orienté vers les pensées et les sensations de l’émetteur ; à n’importe quelle distance de Faustine, nous pourrons obtenir ses pensées et ses sensations (visuelles, auditives, tactiles, olfactives, gustatives). »

 


Photo : Stéphane Gilor 2017

Jour 5 – DIMANCHE 7 août 2016

Action : nous demeurons ici éternellement, bien que nous partirons demain

Description : Déplacements lents dans le pavillon : assise au sol, sur le banc ou appuyée sur les murs pour regarder les œuvres. Placer des blocs de mousse entre mon corps et les surfaces dures (murs, sols, etc.), fixer les blocs de mousse à mon corps à l’aide des rubans de conservation.

 

Durée : 6 heures

Interaction avec visiteurs : minimale, dialogue possible avec les visiteurs

Page de L’invention de Morel au mur : pp. 124 et 166

 

Textes au mur, citations soulignées :

P. 124 « Nous demeurons ici éternellement, bien que nous partions demain  répétant l’un après l’autre les moments de cette semaine, sans jamais pouvoir sortir de la conscience que nous eûmes à chacun de ces moments – parce que les appareils nous enregistrèrent ainsi ; cela nous permettra de nous sentir vivre une vie toujours nouvelle, car il n’y aura pas d’autres souvenirs à chaque moment de la projection, que ceux que nous avions au moment correspondant de l’enregistrement, et parce que le futur, tant de fois décevant, gardera toujours ses attributs. »

 

P. 166 « Je n’ai presque pas senti le processus de ma mort ; elle a commencé dans les tissus de la main gauche ; cependant, elle a beaucoup gagné ; la progression de la brûlure est si  lente, si continue, que je ne la remarque pas.

Je perds la vue. Le toucher m’est devenu impraticable ; ma peau tombe ; les sensations sont ambiguës, douloureuses ; je m’efforce de les éviter. »