La liste des choses que je veux faire, des lieux que je veux visiter et des gens que je veux rencontrer s’allonge et je sens que je devrai choisir à défaut de pouvoir tout faire.

Je continue mes balades sur la plage de façon quotidienne. Je ne me lasse pas du paysage toujours changeant, des marées qui cachent ou révèlent roches, oursins, algues et coquillages. La plage est toujours déserte, je peux marcher des heures et ne croiser personne.

De l’autre côté de la maison il y a la forêt naine et les arbres tordus, je grimpe vers le haut de la colline. Tout en haut de l’île, le paysage est désertique et la vue à couper le souffle. Je ne me presse pas pour redescendre, la nuit n’existe plus.

Les dessins poussent à la maison et peu à peu occupent tout l’espace. À l’atelier de gravure, le rythme est plus lent et les papiers flottent sur la corde à linge en attendant la suite.

Plusieurs fois par jour, je dresse une liste un peu folle de tout ce que je souhaite terminer avant la fin du mois…une liste presque impossible, fabuleuse mais impossible.

 





 

Marcher 30 minutes pour sortir de l’île et aller prendre l’autobus qui m’amène à Tromso puis marcher encore quelques minutes pour me rendre à l’atelier. Un temps ample pour préparer ma journée de travail et refaire le monde. Chaque jour ici est autre : la lumière, le vent, l’opacité ou la transparence de l’air, la plage transformée par les marées, les montagnes qui se perdent dans l’horizon ou qui sont mangées par les nuages. Les dessins se couchent à l’horizontale comme les paysages, plutôt panoramas que portraits. Femmes-montagnes, roches-nuages et algues-viscères.

 





 

 

Je lis sur la dissection et me promène dans le paysage, entre les montagnes et la mer.

 

Body Criticism, un livre que je traîne depuis des années, une grosse brique sédentaire qui voyage mal. Quelques mots grappillés et retranscrits dans mon cahier de notes.

« How does one attain the interior of things ? »

« Forced, artful, contrived, and violent study of depths »

 

Ouvrir Vénus, nudité, rêve, cruauté de Georges Didi-HUberman. Du tableau de Botticelli, je me retrouve à réfléchir sur la résidence d'artiste : travailler à l’autre bout du monde sur des images étranges, qui viennent d’ailleurs mais qui sont fortement influencées par ce que je vis ici.

« L’isolation se rapproche du procédé normal de la concentration, lorsqu’on s’applique à ne pas laisser détourner sa pensée d’un objet donné-, (…) »

« Or, l’objet d’une histoire de l’art n’est pas du tout l’unité de la période décrite, mais bien sa dynamique, ce qui suppose mouvements en tous sens, tensions, rhizomes de déterminismes, anachronismes en acte, contradictions inapaisées. »

 

Tromso, Norvège



 

Le travail commence à prendre forme à Prima Ink même si je n’ai pas touché à la lithographie depuis plus de vingt ans. Celle que l’on fait ici se travaille sur une feuille de photopolymer et non sur pierre mais les gestes remontent rapidement à la surface…L’omniprésence de l’eau, le parfum des encres, la manipulation du papier. Je travaille sur un petit livre imprimé sur les pages d’un compendium pharmaceutique qui servait de poids pour le séchage du papier…L’atelier de gravure est installé dans un ancien hôpital, reconverti en centre culturel…et ce qui me hante demeure !


 

 



Résidence au centre Prima Ink de Tromso en Norvège.

Voyage au bout du monde. Trois avions et plus de 16 heures de transit pour arriver jusqu’ici, au nord du cercle polaire. L’idée que je me fais d’un paradis ressemble moins aux tropiques et plus aux paysages nordiques. Porter une tuque en plein mois de juillet pour aller marcher sur la plage, placer les mains dans l’eau claire et les retirer lorsqu’elles sont glacées, ramasser roches, oursins et coquillages, rentrer avec du vent dans les oreilles avec les montagnes enneigées en arrière plan.

 


 

Le soleil de minuit est une expérience déroutante, une contradiction physique…l’esprit complètement en éveil et le corps lourd et gauche, à la limite de l’épuisement. Après quatre nuits ici, j’arrive enfin à m’endormir malgré la lumière qui s’infiltre entre les fibres des rideaux. Les marcheuses prennent un autre sens ici, l’une aquatique, l’autre minérale. Aller-retours maniaques et transformations sans fin car le soleil ne se couche pas, il se cache à peine derrière la montagne et j’arrive encore à lire à la lumière de la fenêtre à minuit.